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Médias Bolloré : complices du Kremlin ? Le cas Xenia Fedorova
Médias & désinformation· par Albane

Médias Bolloré : complices du Kremlin ? Le cas Xenia Fedorova

Le groupe Bolloré dénonce sans relâche les ingérences étrangères… mais accueille, promeut et édite Xenia Fedorova, ex-directrice de RT France. CNews l'invite, le JDD la publie, Fayard l'édite. Décryptage d'un paradoxe.


Il y a des paradoxes qui finissent par devenir trop visibles pour être ignorés.

Pendant des années, les médias Bolloré ont martelé le danger des ingérences étrangères. Ils ont dénoncé, plateau après plateau, article après article, les influences venues de l'extérieur, les menaces supposées contre la souveraineté nationale, les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur. Ils ont fait de la défense de la France, de ses frontières, de son identité et de sa souveraineté l'un des piliers de leur ligne éditoriale.

Mais aujourd'hui, ce même empire médiatique accueille, promeut et édite une figure au parcours pour le moins révélateur : Xenia Fedorova, ancienne directrice de RT France, média d'État russe condamné pour désinformation par le CSA et suspendu dans l'Union européenne après l'invasion de l'Ukraine.

CNews l'invite. Le JDD la publie. Fayard l'édite.

Autrement dit : le Kremlin n'a plus RT France, mais ses récits trouvent désormais une caisse de résonance au cœur de l'empire Bolloré.

Sur CNews, le ruban de Poutine

Le 10 mai 2026, Xenia Fedorova apparaît sur CNews. À l'antenne, elle refuse de parler d'« agression » de l'Ukraine. À la place, elle reprend la thèse du Kremlin : celle d'une guerre menée par l'Occident contre la Russie.

Ce glissement n'est pas anodin. Depuis le début de l'invasion, Moscou cherche précisément à imposer ce récit : la Russie ne serait pas l'agresseur, mais la victime d'un Occident hostile ; l'Ukraine ne serait pas un pays envahi, mais un terrain d'affrontement imposé par l'OTAN ; la guerre ne serait pas une invasion, mais une réaction défensive.

Et ce jour-là, Xenia Fedorova va même plus loin : elle porte le ruban de Saint-Georges, symbole de soutien à l'armée russe et à l'invasion en Ukraine, le même que portait Vladimir Poutine la veille à Moscou.

Ce n'est pas un détail vestimentaire. C'est un signal politique.

Sur une chaîne française appartenant à un groupe qui prétend défendre la souveraineté nationale, l'ex-directrice d'un média d'État russe vient reprendre les éléments de langage du Kremlin.

CNews offre l'antenne. Le Kremlin fournit le récit.

Dans le JDD, la négation de crimes de guerre

Quelques jours plus tôt, dans le Journal du dimanche, autre média Bolloré, Xenia Fedorova qualifie la déportation d'enfants ukrainiens de simple « légende ».

Le problème ? Ce n'est pas une légende.

L'ONU, l'UNICEF, de nombreuses ONG et la Cour pénale internationale documentent ces déportations. La CPI a même émis un mandat d'arrêt contre Vladimir Poutine pour ces faits. Ce ne sont pas des rumeurs, ni des approximations, ni une bataille de communication entre deux camps : ce sont des crimes documentés par des institutions internationales.

Nier cela dans un grand journal français, ce n'est pas « ouvrir le débat ». Ce n'est pas « donner une autre version ». Ce n'est pas « défendre la liberté d'expression ».

C'est reprendre une ligne de défense du Kremlin.

Et c'est là que le problème devient plus large : lorsqu'un média français normalise la négation de crimes de guerre, il ne se contente plus d'organiser un débat d'opinion. Il participe à la diffusion d'un récit politique qui vise à effacer les victimes, à relativiser les responsabilités et à réhabiliter l'agresseur.

Nier des crimes de guerre dans un journal français : c'est ça, l'empire Bolloré ?

Chez Fayard, Xenia récite le Kremlin

La séquence ne s'arrête pas aux plateaux télé ou aux colonnes du JDD. Xenia Fedorova publie aussi un livre chez Fayard, maison d'édition appartenant elle aussi à la galaxie Bolloré.

Le titre : Bannie. Liberté d'expression sous condition.

Le paradoxe est déjà là : se présenter comme « bannie » tout en bénéficiant d'une exposition importante dans certains des médias les plus puissants du pays.

Mais le fond est encore plus révélateur. Dans ce livre, Xenia Fedorova parle d'« opération militaire spéciale ». Elle parle de « reprise de la Crimée ». Elle ne parle ni d'invasion, ni d'annexion.

Bref : elle reprend les mots du Kremlin.

Le vocabulaire n'est jamais neutre dans une guerre. Parler d'« opération militaire spéciale », c'est reprendre l'expression imposée par Vladimir Poutine pour éviter le mot « guerre ». Parler de « reprise » de la Crimée, c'est effacer l'annexion illégale de 2014 et transformer un acte de force en geste naturel, presque légitime.

Le livre passe aussi sous silence les atrocités commises contre les civils ukrainiens. Là encore, il ne s'agit pas simplement d'un choix de style ou de perspective. C'est un cadrage politique.

Fayard publie. Bolloré valide. Poutine approuve.

Le paradoxe Bolloré

C'est ici que l'hypocrisie saute aux yeux.

Pendant des années, les médias Bolloré ont fait de la lutte contre les ingérences étrangères un thème central. Ils ont construit une partie de leur audience sur l'idée que la France serait menacée par des influences extérieures, par des puissances étrangères, par des relais idéologiques agissant contre l'intérêt national.

Mais quand il s'agit de l'ancienne directrice de RT France, média d'État russe, les portes s'ouvrent.

Plateaux télé. Interviews. Articles. Livre. Promotion.

Le même groupe qui dénonce les ingérences étrangères accueille l'ex-directrice d'un média d'État étranger. Le même groupe qui prétend défendre la souveraineté française donne de l'espace à des récits alignés sur ceux du Kremlin. Le même groupe qui se présente comme le rempart contre les influences extérieures devient une caisse de résonance pour la propagande russe.

« La France aux Français », mais l'antenne aux Russes.

Voilà le paradoxe Bolloré.

Ce n'est pas un simple débat d'opinion

Bien sûr, on peut débattre de géopolitique. On peut critiquer l'OTAN. On peut interroger la politique étrangère occidentale. On peut discuter des responsabilités historiques, diplomatiques, stratégiques. On peut refuser les lectures simplistes.

Mais nier l'agression de l'Ukraine, relativiser les crimes de guerre, reprendre les éléments de langage du Kremlin et présenter cela comme une parole « bannie », ce n'est pas du pluralisme.

C'est de la propagande recyclée.

La liberté d'expression ne consiste pas à offrir sans contradiction une plateforme à des récits produits par un État agresseur. Elle suppose aussi de nommer les faits, de contextualiser les parcours, d'identifier les intérêts en jeu et de rappeler ce que disent les institutions internationales.

Quand une chaîne française accueille une ancienne dirigeante de RT France sans rappeler clairement son rôle passé, quand un journal publie des propos qui nient des crimes documentés, quand une maison d'édition présente comme victime de censure une personnalité désormais promue par tout un empire médiatique, il ne s'agit plus seulement d'un choix éditorial.

Il s'agit d'un problème d'information publique.

Et donc d'un problème démocratique.

Un système, pas un accident

Le cas Xenia Fedorova dépasse largement sa personne. Il raconte quelque chose de plus profond sur la manière dont l'empire Bolloré organise l'espace médiatique : en dénonçant certaines influences étrangères tout en en accueillant d'autres ; en brandissant la souveraineté quand cela sert son agenda ; en ouvrant ses antennes à des récits qui arrangent ses combats idéologiques.

Quand CNews laisse prospérer le récit du Kremlin. Quand le JDD publie la négation de crimes de guerre. Quand Fayard édite un livre qui reprend le vocabulaire de Moscou. Quand tout cela se déroule dans le même empire médiatique.

Alors il ne s'agit plus d'un accident. Il s'agit d'un système.

Un système qui dénonce les ingérences étrangères quand elles l'arrangent. Et qui les accueille quand elles servent son agenda.

C'est ça, le paradoxe Bolloré.

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